Elle se souvient être rentrée dans la chambre pour se rassurer « Tout va bien ». Le réveiller ou le laisser dormir. Encore combien de temps et puis constater l'heure tardive et se dire qu'il ne pourra plus y avoir de sieste, en conclure qu'il vaut mieux le laisser couché le plus tard possible et y trouver un avantage « Il dormira plus tôt ce soir » Madame B se réjouit d'une soirée plus longue avec Monsieur B à ses côtés. Elle voulait réorganiser la salle de jeux, elle le fait avec son bébé, il aime être accompagné dans cette pièce, il « aide » sa maman à ranger et retrouve des jouets oubliés. Il y a aussi la cuisine à nettoyer, elle est juste à côté, elle sait qu'elle devra partager quelques moments avec son petit mais ça devrait aller...Elle va y arriver...

Dehors, la pluie ne cesse de tomber. La météo l'avait annoncé. Se promener ne sera donc pas possible mais il faut sortir Capi. Ravi, Rémi enfile ses bottes de pluie ainsi que son blouson avec la capuche. C'est complètement trempés qu'ils reviendront deux fois dans la journée mais avec un immense sourire et les joues toutes roses qu'ils stationneront sur le tapis de l'entrée pour enlever tout ce qui est mouillé.

C'est vers 18h que Madame B a commencé à regretter cette journée sans sieste et presque de minute en minute l'humeur du petit comme celle de l'adulte a dégringolé. A 19h ,Madame B déclare tout haut qu'elle n'en peut plus et dans les bras de Monsieur B, elle laisse les larmes couler. Épuisée, énervée, débordée, elle hisse le drapeau blanc. Impuissante face à cette lassitude qu'elle refusait d'écouter parce que la vie continue, parce qu'elle pense que sans elle, le monde ne tourne plus. Laisser ce corps douloureux par une fatigue accumulée se reposer. Madame B se vantait d'avancer plus sereinement, elle se surprenait dans ses gestes et ses pensées au quotidien. Une complicité presque ordinaire prenait doucement place entre mère et fils. Puis brusquement, il faut tout poser, regarder de l'autre côté, se rappeler que son enfant a quelques difficultés quand sonne l'heure des rendez-vous chez les différents spécialistes. « Étudier » ce petit garçon et finalement les entendre tous dire « Il va bien! » et même « Il est gentil dites donc! » Comme si différent rimait forcement avec méchant.

Madame B parle de « lâcher prise » mais c'est évident qu'elle en est encore très loin. Lorsqu'elle paraît le faire, ce n'est finalement qu'un masque, un déguisement pour une mise en scène de mère parfaite mais au fond, elle reste enfermée dans ce qu'elle ne veut surtout pas, prisonnière de ses maux de petite fille mal cicatrisés mal refermés. Ceux que ses enfants finiront par porter eux aussi, Héritage familial. Quoique qu'elle fasse aujourd'hui, que ce soit blanc ou bien noir, le passé la rattrape toujours pour la museler, l'attacher, l'enfermer dans ce cadre, dans ce profil, cette peau qui n'est pas le sienne.

Madame B est fatiguée mais contente d'avoir réussi à remettre les RDV avec le kiné jusqu'à la nouvelle année, plus de « Il y a le kiné qui vient Rémi, il faudra être bien sage, c'est pour ton bien » et puis il y a aussi la psychomotricienne qui est en maladie (elle fait un bébé). C'est le directeur du CAMSP qui l'a annoncé au téléphone un peu désolé, alors sur l'agenda du « petit-ministre » on peut presque y écrire « en vacances pour plusieurs semaines ». Ne garder que l'orthophoniste mais ça, Madame B aime bien y aller c'est une petite récré. Assise en face de la psychologue, au prochain RDV il faut qu'elle lui dise à elle aussi: « Je souhaite faire une pose »

Madame B a envie d'essayer les bébés nageurs avec son fils, poursuivre l'apprentissage de la lecture et puis surtout continuer à le regarder comme hier soir et entendre résonner cette pensée: « Mon petit garçon est normal et très beau, craquant et il sent super bon » Si c'est ça « lâcher-prise », alors il faut hisser le drapeau de la victoire au côté du blanc car c'est sa pensée après deux heures passées pour elle toute seule. Le moment est magique, il faut faire en sorte que ces tout petits instants deviennent des jours entiers... Toute une vie, parce que comme ça oui! La vie vaut le coup d'être vécue. Comme ce soir, sur la jument qu'elle a montée. Madame B a repris les cours d'équitation, arrêtés pendant plus de 20 années pour cause d'accident et finir par raconter que ce sport n'est pas fait pour elle. Elle a senti les larmes monter mais pas n'importe lesquelles, les larmes de la victoire, une bouffée d'air pur. C'est juste l'espace d'un tout, tout petit moment, le temps que le cheval trébuche et de s'apercevoir que non seulement personne ne tombe mais sentir cette fusion, ce doux sentiment de confiance et d'amour monter, inonder le regard jusqu'à en troubler la vue. L'envie de crier à tous ceux qui sont là sa victoire! Mais finalement ne rien raconter pour en garder son entière ardeur. Lâcher prise et découvrir la petite fille que ses parents ont nommé Catherine et que ses enfants appellent maman... Ou bien découvrir la petite fille pour être la maman de ses enfants et réussir à lâcher prise...

Monsieur B lui conseille de faire « comme ça vient »... Difficile de fonctionner de cette façon parce que l'expérience de toute sa vie lui a appris le contraire. Lui, l'a épousée parce qu'il sait déjà et d'ailleurs, elle aime le lire dans ses yeux lorsque les doutes refont surface, recentrer la petite bulle pour ne pas repartir de travers, trouver la confiance pour continuer... Sortir et prendre l'air, l'air de rien le laisser découvrir d'autres « mains ». Faire le vide, décompresser et même oublier, ne penser qu'à elle pour rentrer encore et encore et à chaque fois regarder son fils avec le même regard que celui d'hier soir.