Elle a l'âge d'entendre: «Tu es trop vieille maintenant» et elle a fait cinq enfants. Partout on la félicite d'être si courageuse et partout on se rassure «Vous vous arrêtez là hein?» et même parfois il y en a qui osent lancer :«Avec un enfant handicapé, c'est certain, c'est terminé?»

Pourtant depuis quelques jours Madame B est partie dans ses pensées les plus folles. Elle sait que ce serait complètement déraisonnable de faire un bébé maintenant et penser à attendre encore une année de plus que Rémi grandisse, ça reste insensé quand même.

Madame B a 40 ans passés, sa dernière grossesse s'est passée allongée pendant plusieurs mois clouée au lit à compter les heures et se dire: «plus jamais ça». Une fatigue immense l'avait envahie après son séjour à l'hôpital. Elle se souvient encore dire à Monsieur B «Je suis trop épuisée, mon corps n'en peut plus des grossesses» et pourtant...

L'envie est là, tout au fond dans ses tripes, plus qu'une envie...Quelque chose de presque vital est venu asphyxier son cerveau. Elle ne pense qu'à ça.

D'où vient cette folie ? Pourquoi vouloir un bébé, un tout petit bébé tout doux, tout rose et bien potelé, avec des jambes à «ressorts», un bébé tout plié qui crie très fort, une jolie tête bien ronde, une tête de bébé bien portant. Elle s'imagine l'enlacer, le serrer un peu, juste assez pour le rassurer, lui donner la tétée. Leur petit bout d'amour là, dans le berceau, que les fées n'auront pas oublié.

Ce matin, à peine réveillée, elle en a parlé avec Monsieur B qui sourit à l'idée «Tu veux un bébé?» Serré l'un contre l'autre, pas besoin de parler pour entendre se qu'ils se disent, ils le savent tous les deux que non, vraiment l'idée est absurde. Ils s'avouent qu'ils ne pourraient pas revivre encore une fois une naissance d'enfant handicapé, non, vraiment pas...

Et pourtant, Monsieur B silencieux est démasqué. Un sourire et l'œil rempli d'envie viennent de le trahir. Lui aussi aurait bien craqué pour un autre bébé. Les voilà partis en plein délire. Oui, ils aimeraient tous les deux voir naître un beau bébé, ils se trouvent des tas de « bonnes raisons » oui, mais.... Mais au fond, la blessure est là et elle revient très vite balayer leur instant d'égarement et puis tous les beaux projets qu'il ne faut pas oublier:

Laisser grandir les chevaux encore 3 années et pouvoir en profiter sans compter le temps, regarder leur fils chéri grandir, passer de famille nombreuse à fils unique, c'est découvrir ce côté aussi et profiter de lui comme il le mérite. Accueillir les filles pendant les vacances, organiser avec elles des choses encore non réalisées « parce que bébé est encore trop petit »

S'occuper de leur nouvelle maison, leur nid d'amour. Le faire beau et bien douillet.Profiter aussi du « rien à faire » et de l'être aimé.

Si elle faisait, d'un coup de crayon un trait sur une feuille pour séparer deux côtés: l'un serait le « pour » et l'autre le « contre » alors là, elle se rendrait très vite à l'évidence. Pas d'autre bébé ici. Alors, pourquoi Madame B sent-elle cette terrible envie d'un nouveau né? Peut être serait il temps de faire le deuil, celui de son beau bébé parfaitement parfait qu'ils avaient imaginé si souvent il y a deux ans. Peut être serait il temps maintenant de se retourner pour regarder, vraiment, tout le chemin parcouru et y trouver des moments parfaitement parfaits avec leur petit garçon. Les jours sombres, ceux là, Madame B les a regardés bien trop souvent ou bien assez... Hier encore elle racontait combien cela l'inquiétait de ne pas entendre son fils parler «Mais tu sais, il y a des tas d'enfants normaux qui ne parlent pas à 2 ans » ça, elle ne veut pas l'écouter, peut être serait il temps de regarder de ce côté. Elle se souvient, lorsque petite fille elle s'était cassé l'avant bras gauche, pendant 2 mois entiers elle avait dû se servir de son côté droit, pourtant Madame B est gauchère mais il a bien fallu s'y habituer. Elle rêvait souvent du moment ou enfin, elle serait débarrassée de ce fichu plâtre qui l'empêchait de vivre comme elle le voulait, toujours être obligé de penser aux gestes. Madame B se souvient de cette étonnement lorsque pour la première fois elle a repris un crayon en main. Elle avait presque oublié le geste, sa main droite lui manquait et pourtant elle avait tellement rêvé de cet instant. Tous ses repères s'étaient envolés ou plutôt non: Elle s'en était construit d'autres et elle avait appris à s'y habituer.

Voilà, c'est comme ça que sont les choses aujourd'hui, l'annonce du handicap c'est le plâtre à son bras gauche. La nostalgie «d'une main gauche». Madame B l'a bien compris ce soir, jamais elle ne pourra l'enlever ce plâtre là et dans les bras de Monsieur B elle lui confiera à voix basse qu'elle n'en a pas envie d'un nouveau bébé. Content, peut être même un peu soulagé, il sourit à cette annonce et il fermera le sujet en déclarant: «Rémi sera notre enfant unique, enfant gâté, il sera...» Madame B terminera en disant «Et il l'aura bien mérité ce p'tit gars»